Litanies des villes meurtries: quand poésie, musique et arts plastiques se donnent la main

Le 9 juin prochain, aura lieu dans le cadre de nos manifestations culturelles le concert Litanies des villes meurtries, création de Jérôme Berney pour le cœur Callirhoé sur un poème d’Alain Rochat. Lors de cette soirée, vous aurez l’occasion de découvrir les mots et le rythme puissant de ce poème saisissant, écrit par Alain Rochat après deux années passées avec le CICR en Afrique. Jérôme Berney a cherché à prolonger musicalement la colère, l’incompréhension, la nostalgie aussi, qui se dégagent de ces vers.

Mais bien avant, ce texte fort avait été à l’origine d’un autre croisement, cette-fois-ci avec les arts plastiques grâce au travail de Claire Nydegger, qui réalisa en 1997 un livre d’artiste . Et comme cet ouvrage fait partie de la collection de livres précieux de la BCU Lausanne, nous avons prévu de l’exposer dans une vitrine le soir du concert afin de mieux mettre en évidence les synergies entre ces trois arts. Nous avons également demandé à Claire Nydegger des renseignements sur la genèse de cette oeuvre et sur son rapport à la littérature. Voici le beau texte qu’elle nous a envoyé :

Litanies des Villes meurtries – une liste sans fin

Litanies des villes meurtries d’Alain Rochat est mon troisième livre d’artiste, réalisé en 1997 avec les graphistes Messi&Schmidt. Les Editions Perdtemps, dont il fait partie, comptent à ce jour huit livres de peintre, certains conçus et réalisés entièrement seule, mais d’autres en collaboration avec un imprimeur, un graphiste ou une relieuse.

J’ai fondé cette maison d’édition en 1989, afin de publier mes propres livres, parallèlement à mes recherches picturales et graphiques (gravure sur bois, taille-douce ou manière noire). L’idée des Editions Perdtemps a germé au retour de mon premier séjour d’un an à Rome, à l’Institut suisse. L’historien d’art Pascal Griener, que j’y avais côtoyé, m’avait soumis un texte, Rome, inspiré par une de mes gravures à la manière-noire. Je me rappelle parfaitement de mon hésitation à mettre « éditions Perdtemps » au pluriel, lors de la rédaction du colophon, certaine que l’aventure n’aurait pas de suite. Je me trompais. Certes, les parutions sont rares et sont le fruit d’une lente maturation, mais l’activité éditoriale ne me quitte jamais pour autant : j’ai toujours un livre en préparation, qui peut prendre plusieurs années pour voir le jour. Tel fut aussi le cas des Litanies. C’est mon livre le plus complexe, techniquement parlant. C’est aussi le plus délicat par son sujet.

C’est peu après avoir terminé Voyelles, merveilleux poème pour peintre d’Arthur Rimbaud, que j’ai sollicité mon ami Alain Rochat, très impliqué dans l’entreprise des éditions Empreintes. Son approche physique du livre me plaisait, ainsi qu’au graphiste Enzo Messi, qui avait réalisé la mise en page des Voyelles. Non seulement l’écriture élégante et simple d’Alain nous touchait, mais en plus il partageait notre passion pour l’objet livre, ce qui n’est pas le cas de tous les auteurs, parfois pur esprit, ou alors abonnés à la police « Times new roman » de leur ordinateur. En recevant les Litanies, bien que bouleversée par ce texte, je ne me suis tout d’abord pas sentie très à l’aise avec le sujet, n’ayant jamais vécu l’expérience de la guerre, contrairement à Alain. Travailler sur ce thème dans mon confort occidental, en avais-je le droit ? Mais plus que l’écrire, Alain Rochat a su le décrire, nourrissant mon imaginaire d’images et de couleurs. Combien de fois ne me suis-je pas félicitée, par la suite, du temps consacré à ce livre contre la guerre,  la destruction et le génocide ? De combien de noms la liste des villes meurtries s’est-elle allongée en vingt ans ? Qui aurait imaginé, que Paris en ferait partie un jour ? Je suis impatiente et honorée d’assister à ce concert, reconnaissante envers Jérôme Berney de remettre ce poème, déjà ancien, sous les feux de l’actualité de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, réunissant ainsi musique, poésie et arts plastiques.

On m’a demandé quel lien j’entretenais, en tant que plasticienne, avec la littérature. Curieusement dans mes jeunes années la littérature, qui semblait m’appeler irrésistiblement, ne me permettait pas d’exprimer mon tempérament poétique : trop analytique et conceptuelle, disait-on. Plutôt que par les mots, c’est par l’image que ma sensibilité a réussi à s’exprimer, mais cela a fait de moi une artiste trop peu conceptuelle au goût du jour. Par conséquent la compagnie des poètes me plaît – Dante Alighieri m’a accompagnée pendant sept ans. Je ne me formaliserais pas si l’on me traitait d’artiste décalée, inclassable, d’électron-libre.

Le livre d’artiste, « slow-print », confidentiel et peu commercial, est lui aussi en décalage avec la production littéraire actuelle, aussi rapidement promue qu’oubliée. Curieusement, c’est pourtant le développement de l’informatique et du monde virtuel, annoncés comme la mort du livre, qui nous ont permis de nous lancer, plasticiens indépendants, dans une aventure autrefois réservée à des artistes établis et dont les noms prestigieux assuraient aux éditeurs d’art l’exclusivité d’ouvrages de grand luxe. Le livre de peintre s’est démocratisé et, s’affranchissant de son écrin doré, il est devenu le terrain de toutes les expérimentations possibles, abolissant les frontières des genres, avec certains risques, mais aussi le sentiment grisant que le territoire n’a pas encore été totalement exploré.

Claire Nydegger, juin 2016

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Alain Rochat, Claire Nydegger et Enzo Messi seront présents à la BCU Lausanne lors du concert du 9 juin à 20h.

Dès mardi 7 juin, vous pourrez découvrir sur le site Riponne une sélection de documents en lien avec cet événement.

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