Un autre tour de manège de Tiziano Terzani

Tiziano Terzani, légende du grand reportage, correspondant en Asie du Spiegel et du Corriere della Sera pendant près de 30 ans, apprend, à l’âge de 59 ans, qu’il est atteint d’un cancer de l’estomac. Il a deux choix : suivre son instinct en se tournant vers la médecine occidentale ou suivre la grande passion qui l’anime depuis toujours pour les cultures orientales en préférant plutôt emprunter le chemin des médecines dites alternatives. Dur dilemme. N’arrivant pas à se décider, il choisira les deux. Il partira dès lors en quête d’un remède, passant d’une clinique new-yorkaise ultramoderne, où il est traité en homme-machine, à l’Inde (ayurvéda), à la Thaïlande (nettoyage intestinal), aux Philippines (extraction du sang vicié), à l’Himalaya (retraite méditative) et autres destinations du globe. Mais si, in fine, le remède n’était nulle part ailleurs qu’en lui ?

Jean-François Richer, BCUL site Riponne

Commentaires

  1. Mais y a-t-il vraiment quelque chose en lui ? Ce n’est pas moi qui en doute mais bien Terzani, page180 (nous sommes au tiers du livre qui compte 523 pages), il déclare :
    La raison de mes déplacements continuels, de ces départs incessants vers d’autres
    horizons à la recherche de je ne sais quoi, était simple : je n’avais rien à l’intérieur de
    moi. J’étais vide. Vide comme l’est une éponge prête à absorber ce dans quoi elle est
    plongée. Qu’on la mette dans l’eau et elle s’imbibe de cette eau, qu’on la trempe dans
    le vinaigre et elle devient acide. Si je n’avais pas voyagé, je n’aurais rien à dire, rien à
    raconter ; rien sur quoi réfléchir.
    Voyager m’exaltait, me redonnait de l’énergie, m’amenait à penser, me faisait vivre.
    L’arrivée dans un pays nouveau, dans un lieu lointain, provoquait à chaque fois une
    étincelle, un coup de foudre : cela me remplissait d’émotion.
    Son scepticisme provient de son doute, p. 357. C’était tout à fait moi : toujours entre deux chaises. Curieux, fasciné par cette façon de penser, de voir les choses (note il s’agit ici de celle d’un médecin indien) … mais rongé par le doute.
    Son relativisme suit logiquement : doutant de tout, il nous décrit ses déplacements continuels, de clinique en clinique, de séminaires de méditation en séjours en ashrams, ne négligeant rien de ce que la palette new-age lui propose. Certes Terzani ne court plus les pays d’orient et les conflits qui s’y déroulent, il a seulement reporté sa bougeotte sur un autre terrain, p. 348 : En 1993, j’avais parcouru le monde à la recherche d’un devin (Note : un des ses autres livres), et maintenant, j’étais à la recherche de médecin et d’une médecine alternative. Je me répétais. L’exploration du monde du dehors ne m’intéressait plus.
    Une chose est claire, l’exploration du dehors ne l’atteignait plus, l’éponge avait beau se
    gonfler, l’oppression du doute la faisait se vider à nouveau, p. 358 : L’Ayra Vaida Sala (Note : un hôpital ayurvédique au Kerala) était bien adapté aux Indiens: sans prétention, bon marché, il offrait de l’espoir et soulageait les souffrances. Les patients venaient de loin, se retrouvaient dans un environnement propre, en présence d’un bon médecin et, à la fin, parfois sans avoir rien payé, ils recevaient un traitement dans lequel ils avaient confiance parce qu’il faisait partie de leur vie. Et même s’il ne s’agissait que de pipi de vache, pour eux la vache n’en était pas moins un animal sacré ! C’était leur monde, avec leurs herbes, avec leurs dieux.
    J’aurais tellement voulu y croire moi aussi, mais je n’arrivais pas à me convaincre que
    j’allais trouver mon remède ici.
    Voilà beaucoup de certitudes exprimées à propos des patients indiens de cet hôpital ! En bon reporter Terzani se fait porte parole aussi bien de ces gens, que de leurs médecins Il traite leur différence de manière relativiste, opposant leur croyance supposée à son incapacité à croire à cela. Car aux médicaments de sa chimio-thérapie, Terzani se rappelle qu’il y a cru, p. 357: Dans la bataille qu’on livre à la maladie, le cancer en particulier, l’attitude d’esprit a une importance incroyable. Personne ne sait bien l’expliquer en termes scientifiques, mais il me semblait possible que l’esprit, une fois tranquillisé et serein, envoie des signaux au système immunitaire pour qu’il fasse son devoir. J’avais parfois eu
    l’impression que cela marchait vraiment ainsi. À New-York, j’avais senti que le liquide
    rouge fluorescent de la chimie me faisait du bien. Mais le pipi de vache?
    Finalement, Terzani pense que lui et sa maladie font partie d’un autre monde que celui des
    patients indiens, p. 358 : Ces sons, ces lumières, ces odeurs, ces images évoquaient le monde d’une autre époque. De tout ce qui m’entourait ressortait quelque chose de profondément authentique, de profondément vrai ; il s’y créait une force qui, je le sentais, pouvait vraiment aider certaines personnes. Mais pouvaient-elles m’aider moi ?
    En douter me rendait triste, de la même façon que me rendait triste mon absence de
    foi et ma prise de conscience de ne plus avoir grand-chose à découvrir dans le monde
    du dehors. Faire le chemin en sens inverse, à la recherche d’une sagesse perdue, était
    inutile, car il n’existe pas d’âge d’or où nous trouverions la solution à nos problèmes
    d’aujourd’hui ou un médicament pour nos maladies modernes. (Note : Terzani affirme
    ailleurs que le cancer est une maladie moderne).
    Ainsi donc Terzani oppose une Inde qu’il veut croire authentique, mais qu’il présente comme archaïque à notre monde dont la modernité aurait été acquise au prix de l’authenticité. Il est triste que son scepticisme le ferme au monde Indien et il ne lui reste en effet qu’à se creuser, pour trouver éventuellement ce qui se cache au coeur de cette éponge qu’il dit être. Rassurez-vous, nous en sommes qu’aux deux tiers du livre. Dans le dernier tiers du livre, l’auteur narrera comment, ayant quitté la sphère de l’indouisme, son dernier tour de manège l’amènera à bouddher quelque part dans L’Himalaya, afin, entre autres, d’écrire ce livre. Histoire de ne pas perdre avec son Moi le souvenir de celui qu’il fut.
    François Conne, après deux lectures de ce livre.

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